Turquie/Arabie Saoudite, un rapprochement lourd de conséquences.

Ankara et Riyad ont pris la décision conjointe ces derniers jours d’une intervention en Syrie contre Daesh.

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Si sur le court terme cela évite aux puissances occidentales une intervention au sol qu’elles redoutent autant pour des raisons militaires que symboliques, suite aux désastres en Irak et en Libye, elles permettent aussi à ces deux puissances régionales d’avancer leurs pions. De plus, face au retrait de Washington de la région, la Turquie et l’Arabie Saoudite jouent leurs propres cartes. Et alors que ces dernières années leurs intérêts divergeaient énormément (à part sur la chute de Bachar El Assad), leurs vues se rapprochent petit à petit. Nous assistons à une reconfiguration des alliances régionales avec la Turquie et l’Arabie Saoudite au centre des débats.

Tout d’abord, les relations entre Ankara et Téhéran se sont clairement refroidies ces derniers mois. Le président Erdogan donnant l’impression de soutenir Riyad dans sa brouille diplomatique avec Téhéran. Il s’agit là d’un exemple de la fin de la doctrine Davutoglu appelée « zéro problème avec ses voisins ».

Ensuite, les relations avec le régime du président égyptien Sissi semblent se réchauffer timidement, ce qui laisse penser que l’Arabie Saoudite a pu servir de médiateur. Une normalisation serait exceptionnelle tant l’escalade verbale entre les deux pays a été forte suite au coup d’État du maréchal Sissi et à l’incarcération de Mohamed Morsi.

Pour la Turquie les difficultés sont grandes et les problématiques sont au nombre de trois : la chute du régime dirigé par Assad, l’écrasement de la coalition kurde PKK/PYD et la lutte contre Daesh. Pour chacune d’entre elles le président Erdogan ne peut agir seul et a besoin de soutiens diplomatiques régionaux. Il est fâché avec l’Égypte et l’Iran, comme nous l’avons vu, et veut inexorablement la chute de Bachar El Assad. A cela s’ajoute désormais son soutien au roi Salmane dans son opposition toute récente au Liban. Ce dernier reproche à Beyrouth un manque de solidarité à son égard vis à vis de l’Iran et a donc pris la décision de geler l’aide saoudienne de 4 milliards d’euros pour le financement de l’armée et de la police libanaise.

Notons qu’une nouvelle fois la Turquie a été visée par un attentat ce qui ne sera pas sans conséquences sur les décisions du président Erdogan en matière de politique étrangère. Mais en réalité toute la doctrine diplomatique de l’AKP semble ébranlée. A la volonté des dix premières années de devenir la puissance régionale stabilisatrice, s’est substituée une autre image qui est celle que nous appelons le « grand isolé ». Les partisans d’Erdogan diront que le contexte régional a totalement changé depuis 2011. Ses détracteurs mettront en cause sa personnalité. Mais le plus marquant est qu’il semble avoir laissé de côté ce qui faisait sa principale force auprès des opinions publiques arabes à savoir le statut de rassembleur au delà des clivages ethniques ou religieux. Le rapprochement avec Riyad combiné à la reprise des bombardements intensifs à l’endroit du PKK (et du PYD syrien) a fait voler en éclats cette image. Le président Erdogan apparaît aujourd’hui dans la région comme nationaliste et membre du bloc sunnite. Alors qu’il symbolisait le panislamisme et une volonté de concorde avec les chiites (irakiens et iraniens surtout).

Enfin, deux autres éléments démontrent son changement de stratégie diplomatique : la rupture des relations entre la Turquie et la Russie ne pouvait que réjouir Riyad et rapprocher les deux puissances sunnites ; puis la volonté d’aplanir les relations turco – israéliennes, qui peut d’ailleurs être vue comme une conséquence de la rupture entre Moscou et Ankara. En effet, le premier était le premier fournisseur en gaz du second, qui a donc besoin d’un nouveau. La découverte d’un gisement en Méditerranée orientale et l’accord entre Israël, l’Égypte et Chypre pour son extraction peut expliquer en grande partie la volonté d’aplanir les tensions entre Ankara et Tel Aviv, et à moyen terme réchauffer les relations d’Ankara avec Le Caire.

L’ensemble des éléments évoqués ci dessus démontre que la diplomatie turque est en pleine évolution et fait face à de nombreux bouleversements. Le renforcement de son alliance stratégique avec l’Arabie Saoudite est prédominante dans cette redéfinition.

Noor (Maroc), un projet révolutionnaire sur le plan énergétique et ambitieux sur le plan diplomatique.

Le lancement de ce projet titanesque par le Roi Mohamed VI a été relayé par la presse internationale qui salue la volonté du Maroc de s’inscrire au premier rang des nations responsables sur le plan énergétique. Mais au delà de cet aspect fondamental qui a souvent été analysé, nous nous attacherons à expliquer les ressorts diplomatiques et stratégiques qui ont permis le financement d’un tel projet.

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En effet, lorsque l’on étudie dans le détail les bailleurs de fonds de ce projet à 2,1 milliards d’euros on se rend compte de leur diversité. Les prêts sont le fruit d’un soutien bilatéral, de la France et de l’Allemagne, et multilatéral via la Banque Mondiale notamment. Cela démontre la crédibilité du Maroc et sa volonté de diversification des emprunts. D’ailleurs lorsque l’on s’attarde sur le prêt allemand de 754 millions d’euros deux choses nous interpellent : la première est le financement de plus du tiers du projet par ce seul pays devant les institutions internationales ; la seconde est le montant six fois supérieur de ce prêt en comparaison de celui de la France.

Ce dernier élément mérite, nous semble-t-il, une analyse. Historiquement la France est le premier investisseur public et privé au Maroc. Le fait que sur un projet d’une telle envergure et d’une telle portée sa contribution dépasse à peine 127 millions, d’euros soit un peu plus de 5% du montant total, dénote deux choses. Premièrement, un manque d’ambition et de vision de la diplomatie française dans l’élaboration d’un partenariat Nord – Sud, que les contraintes budgétaires ne suffisent pas à justifier. Deuxièmement, la volonté marocaine de diversification des ressources financières en tablant à la fois sur les relations bilatérales et sur les instruments financiers multilatéraux.

Ce facteur est intéressant car il prouve la crédibilité du Maroc auprès de ces institutions qui sont exigeantes dans leurs octrois de prêts. De plus, ce pays en avait besoin car en plus de la faible participation de l’Agence Française de Développement s’ajoutait un autre problème qui était le manque de participation des banques privées. Elles sont restées frileuses devant l’immensité du projet et les risques financiers encourus. Néanmoins, cela a finalement été bénéfique à Rabat car les taux d’intérêt de la Banque Mondiale ou de la Banque Européenne d’Investissement sont finalement plus avantageux. Ce projet démontre donc la double ambition marocaine, énergétique et diplomatique, qui n’a pu se concrétiser que grâce à sa stabilité politique doublée d’une certaine crédibilité économique et financière, du fait sa multiplication de projets d’envergure depuis une quinzaine d’années et ce malgré un endettement public important (puisqu’il a dépassé les 80% du PIB).

Présentation

Franco-Marocain, Mohamed Badine El Yattioui a utilisé cette force de la pluralité de ses origines tout au long de son parcours personnel, scolaire, universitaire et professionnel.

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Passionné de lecture, d’Histoire, de Science Politique et de culture dans le sens le plus large possible, il est également un fervent amoureux de l’Amérique latine devenant même son sujet de thèse lors de son doctorat : « Les enjeux géostratégiques des programmes publics de Washington à destination de l’Amérique Latine, de George Bush père à George Bush fils (1988-2008) ».

Ce blog  vous proposera la traduction française d’articles publiés dans des revues étrangères, notamment latino-américaines, et se donne également comme objectif de faire connaître des publications traitant des Relations Internationales, de Géopolitique et de Politiques Publiques.