Du putsch au plébiscite, la « divine surprise » pour le président Erdogan.

La nuit du 15 au 16 juillet 2016, les Turcs ont cru revivre un moment tragique de leur Histoire avec la tentative de coup d’État militaire, comme en 1960, 1971, 1980 et 1997.
Alors que le pouvoir du président Erdogan semblait vaciller, ce dernier a su, via un appel sur Facetime diffusé à la télévision, reprendre la main depuis la station balnéaire de Bodrum. Il a appelé le peuple à descendre dans la rue défendre la démocratie et il a été entendu. En quelques heures le vent a tourné.

le-president-turc-recep-tayyip-erdogan-le-24-decembre-2015-a-ankara_5490190

* Les motivations des putschistes

Contrairement à ce que beaucoup d’analystes affirment en Europe, le débat n’est pas entre partisans de la laïcité et défenseurs de l’Islam politique, mais plutôt entre ceux qui souhaitent que l’armée maintienne son rôle politique et ceux qui souhaitent sa neutralité. L’AKP a au fil des années rogner sur de nombreux avantages économiques de l’armée et a voulu confiner les soldats dans les casernes ou les placer sur les champs de bataille. Jusqu’en 2010, l’état major n’hésitait pas à donner son avis sur l’actualité politique. Erdogan, chef du gouvernement puis président, a petit à petit modifier le rapport de force en faveur du pouvoir civil. Le procès Ergenekon lui avait déjà permis d’effectuer un « grand ménage » au sein de la hiérarchie militaire et d’y placer ses hommes.

Le président Erdogan accuse le prédicateur exilé aux États Unis Gulen d’être derrière cette tentative. Les éléments de la confrérie sont très présents dans la magistrature et la police mais pas dans l’armée. Y a t il eu une alliance de circonstance entre des éléments de l’armée et Fethullah Gulen ? Nul ne peut l’affirmer aujourd’hui.

* Les conséquences à court et moyen terme

Ses détracteurs l’accusent d’avoir augmenter son influence à de nombreux niveaux et de vouloir concentrer tous les pouvoirs. Il ne lui reste plus que la réforme constitutionnelle qu’il souhaite depuis longtemps afin de mettre en place un système présidentiel. Cette tentative de putsch pourrait bien lui être bénéfique finalement et lui permettre son adoption.

De plus, la purge en cours dans l’ensemble de la bureaucratie (armée et magistrature) pourrait lui permettre de consolider son maillage du territoire avec des hommes de confiance. Un éventuel rétablissement de la peine de mort, évoqué, installerait un climat de peur.

La Turquie connaît un contexte difficile du fait de sa position géographique qui la place en première ligne face à l’interminable conflit syrien et au chaos irakien. Les dissensions entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire sont connues face à la gestion de ces crises. L’armée reste l’héritière de la tradition kemaliste de neutralité dans les conflits et problèmes régionaux ; alors que le président Erdogan a tourné le dos ces dernières années à la doctrine Davutoglu de « zéro problème avec ses voisins » devant s’adapter à une nouvelle donne régionale avec les printemps arabes et leurs conséquences chaotiques.

* Quelles conclusions pouvons-nous en tirer quelques jours après ?

Premièrement, la maturité de la société turque qui n’a pas hésité à braver le danger et s’opposer à des hommes en armes et à des tanks afin de défendre les résultats issus du suffrage universel.
Deuxièmement, la maturité des partis politiques d’opposition (kemalistes du CHP, nationalistes du MHP et pro-kurdes du HDP) qui ont tous condamné rapidement le coup d’État.
Troisièmement, la popularité intacte d’Erdogan, premier président élu au suffrage universel direct en août 2014, qui a su mobiliser ses partisans dans tout le pays en quelques heures. Sa gestion de la crise fut impressionnante car il a prouvé son lien direct avec le peuple et la spontanéité de la réaction de ce dernier l’a confirmé.

Recep Tayyip Erdogan a su retourner la situation très rapidement et a de ce fait démontré sa capacité à gérer une crise extrême. Le point culminant de la crise avec l’annonce de la prise de pouvoir par une partie de l’armée n’a duré que quelques heures. Le lien direct entre le président et le peuple peut être vu comme bonapartiste et laisse présager le passage d’une démocratie parlementaire imparfaite, sous la tutelle de l’armée, à un régime présidentiel de type plébiscitaire. Cette transformation profonde, à venir,  des institutions turques s’explique à la fois par des considérations internes (reprise du conflit avec le PKK et revanche de l’Anatolie conservatrice sur la côte égéenne laïque) et externes (chaos régional).

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s