L’élection d’Emmanuel Macron : renouveau ou crise du système politique français ?

Gramsci disait que « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés »[1], La victoire d’Emmanuel Macron le 7 mai semble ouvrir de nouvelles perspectives tant sur le plan intérieur qu’international bien plus optimistes que ce qu’écrivait le théoricien italien.

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La vie politique française vit une recomposition inédite que les élections législatives de juin risquent de confirmer. Le président centriste va certainement réaliser ce dont Valery Giscard d’Estaing et Michel Rocard avaient rêvé : l’alliance du centre-gauche et du centre-droit pour la réalisation des grandes réformes structurelles sur le plan économique et social dont la France a besoin afin de répondre aux standards européens. Les deux personnalités précitées avaient buté sur des structures partisanes solides, PS et RPR, et des concurrents politiques, François Mitterrand et Jacques Chirac principalement, qui ne l’ont pas permis. De plus, les clivages idéologiques étaient encore vivaces. François Hollande aurait pu mener cette reconfiguration politique en 2012 puisqu’il avait bénéficié du soutien du centriste François Bayrou. Il n’a pas osé. Trop attaché à la synthèse des différents courants du PS alors qu’il a été longtemps un proche de Jacques Delors qui a milité pour ce rapprochement entre sociaux démocrates et démocrates chrétiens. Cela lui a coûté cher car l’aile gauche du parti ne lui a jamais pardonné son tournant social-libéral assumé de 2014. Emmanuel Macron a bénéficié de l’effondrement des grands partis, PS et LR, et de leurs candidats, Hamon et Fillon. C’est indéniable. Mais il a aussi apporté une réponse, qui semblait rationnelle,  en opposition à celle de Marine Le Pen, à la crise économique et sociale que traverse la France depuis plusieurs années. Reste pour lui à confirmer le mois prochain aux législatives afin de mener à bien ses réformes et ouvrir de nouvelles perspectives sur le plan institutionnel mais également économique et social.

Sur le plan international il est intéressant de voir que Macron ferme quelque part la parenthèse populiste de droite incarnée par le Brexit et surtout l’élection de Donald Trump. Même si Geert Wilders a échoué à devenir chef du gouvernement néerlandais et que Norbert Hofer n’a pas été élu président de l’Autriche, l’élection présidentielle française démontre une forme de répétition de l’Histoire. En effet, le Brexit et Trump ferment une parenthèse initiée par leurs pays respectifs en 1979 et 1980 avec l’accession au pouvoir de Margaret Thatcher et Ronald Reagan : l’ultralibéralisme et le libre-échange généralisé. En 1981, les Francais faisaient un choix aux antipodes en élisant le socialiste François Mitterrand, qui ne tardera pas à intégrer les communistes à son gouvernement. Le programme commun basé sur les nationalisations sera appliqué jusqu’en 1983. En 2016, les deux grands pays anglo-saxons semblent avoir pris conscience des conséquences économiques et sociales de leur ouverture commerciale. Ils se rendent compte de la destruction de leur secteur industriel et de la concurrence accrue de nouvelles puissances économiques, la Chine principalement mais pas seulement. Ils y ont répondu par une volonté de protectionnisme dans chacun de leurs pays. Les Américains se plaignant également de la concurrence mexicaine et les Britanniques de celles des Européens de l’Est (Pologne, Roumanie…). Ces deux derniers cas n’étant pas la conséquence d’une globalisation non maîtrisée mais d’accords régionaux de libre-échange. Macron affiche lui un libéralisme économique assumé et un libre-échange créateur de richesses pour la France. Il entend démontrer durant les cinq ans qui viennent que son pays bénéficie de la globalisation et qu’il peut encore faire mieux. Mais s’il venait à échouer, Gramsci pourrait finalement avoir raison car cela ouvrirait probablement les portes du pouvoir au Front National.

[1] Antonio Gramsci, Cahiers de prison (5 tomes) textes présentés par Robert Paris, Gallimard, Paris, 1983

 

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L’élection d’Emmanuel Macron : renouveau ou crise du système politique français ?

Gramsci disait que « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés »[1], La victoire d’Emmanuel Macron le 7 mai semble ouvrir de nouvelles perspectives tant sur le plan intérieur qu’international bien plus optimistes que ce qu’écrivait le théoricien italien.

lors-de-son-discours-emmanuel-macron-a-assure-vouloir-rassembler-les-francais-pour-remporter-le-second-tour-de-la-presidentielle

La vie politique française vit une recomposition inédite que les élections législatives de juin risquent de confirmer. Le président centriste va certainement réaliser ce dont Valery Giscard d’Estaing et Michel Rocard avaient rêvé : l’alliance du centre-gauche et du centre-droit pour la réalisation des grandes réformes structurelles sur le plan économique et social dont la France a besoin afin de répondre aux standards européens. Les deux personnalités précitées avaient buté sur des structures partisanes solides, PS et RPR, et des concurrents politiques, François Mitterrand et Jacques Chirac principalement, qui ne l’ont pas permis. De plus, les clivages idéologiques étaient encore vivaces. François Hollande aurait pu mener cette reconfiguration politique en 2012 puisqu’il avait bénéficié du soutien du centriste François Bayrou. Il n’a pas osé. Trop attaché à la synthèse des différents courants du PS alors qu’il a été longtemps un proche de Jacques Delors qui a milité pour ce rapprochement entre sociaux démocrates et démocrates chrétiens. Cela lui a coûté cher car l’aile gauche du parti ne lui a jamais pardonné son tournant social-libéral assumé de 2014. Emmanuel Macron a bénéficié de l’effondrement des grands partis, PS et LR, et de leurs candidats, Hamon et Fillon. C’est indéniable. Mais il a aussi apporté une réponse, qui semblait rationnelle,  en opposition à celle de Marine Le Pen, à la crise économique et sociale que traverse la France depuis plusieurs années. Reste pour lui à confirmer le mois prochain aux législatives afin de mener à bien ses réformes et ouvrir de nouvelles perspectives sur le plan institutionnel mais également économique et social.

Sur le plan international il est intéressant de voir que Macron ferme quelque part la parenthèse populiste de droite incarnée par le Brexit et surtout l’élection de Donald Trump. Même si Geert Wilders a échoué à devenir chef du gouvernement néerlandais et que Norbert Hofer n’a pas été élu président de l’Autriche, l’élection présidentielle française démontre une forme de répétition de l’Histoire. En effet, le Brexit et Trump ferment une parenthèse initiée par leurs pays respectifs en 1979 et 1980 avec l’accession au pouvoir de Margaret Thatcher et Ronald Reagan : l’ultralibéralisme et le libre-échange généralisé. En 1981, les Francais faisaient un choix aux antipodes en élisant le socialiste François Mitterrand, qui ne tardera pas à intégrer les communistes à son gouvernement. Le programme commun basé sur les nationalisations sera appliqué jusqu’en 1983. En 2016, les deux grands pays anglo-saxons semblent avoir pris conscience des conséquences économiques et sociales de leur ouverture commerciale. Ils se rendent compte de la destruction de leur secteur industriel et de la concurrence accrue de nouvelles puissances économiques, la Chine principalement mais pas seulement. Ils y ont répondu par une volonté de protectionnisme dans chacun de leurs pays. Les Américains se plaignant également de la concurrence mexicaine et les Britanniques de celles des Européens de l’Est (Pologne, Roumanie…). Ces deux derniers cas n’étant pas la conséquence d’une globalisation non maîtrisée mais d’accords régionaux de libre-échange. Macron affiche lui un libéralisme économique assumé et un libre-échange créateur de richesses pour la France. Il entend démontrer durant les cinq ans qui viennent que son pays bénéficie de la globalisation et qu’il peut encore faire mieux. Mais s’il venait à échouer, Gramsci pourrait finalement avoir raison car cela ouvrirait probablement les portes du pouvoir au Front National.

[1] Antonio Gramsci, Cahiers de prison (5 tomes) textes présentés par Robert Paris, Gallimard, Paris, 1983

Colombie : une paix au rabais ?

Le 13 novembre, le gouvernement colombien et les FARC sont parvenus à signer un nouvel accord de paix. Le président Juan Manuel Santos a annoncé qu’il n’y aurait pas de nouveau référendum, suite au fiasco du 2 octobre 2016, mais un vote du Congrès avant la fin de l’année civile. En quarante jours de négociations à La Havane, cinquante-six des cinquante-sept grands changements réclamés par le camp du « non » ont été accordés dans cet accord de paix « définitif ». L’ancien président Alvaro Uribe qui s’est personnellement impliqué dans le référendum puis les nouvelles négociations en sort renforcé. Mais revenons aux modifications significatives et analysons-les.

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La participation citoyenne est réduite car le poids des mouvements sociaux sur un débat comme la réforme agraire, à l’origine de la création des FARC il y a cinq décennies, faisait craindre le pire aux riches propriétaires terriens et à l’industrie agroalimentaire, proche d’Alvaro Uribe.

En matière de justice transitionnelle, les objectifs sont également revus à la baisse car la durée est ramenée à dix ans, avec une prolongation possible de cinq années. Mais, les demandes d’enquête ne seront acceptées que durant les deux premières années.

En ce qui concerne la lutte contre le narcotrafic, le retour des fumigations a été approuvé et la politique de prévention sera menée par des organisations religieuses.

Le domaine où les FARC ont le plus perdu est le domaine électoral car leur futur parti ne pourra plus présenter de candidats dans les zones que l’organisation contrôlait ce qui va engendrer de plus grandes difficultés pour qu’ils s’intègrent à la vie politique et aux institutions. De plus notons que le financement de l’Etat pour leur futur parti est diminué de 30%. Et ils ne seront plus intégrées à la Commission sur la protection et les garanties de sécurité.

Enfin, le texte de l’accord ne sera pas intégré à la Constitution de 1991, ce qui peut relativiser sa portée car son application dépendra de la volonté des trois prochains présidents.

Les modifications à l’accord initial sont nombreuses et profondes. Si son vote par le Congrès semble inéluctable, reste à savoir comment réagira la société colombienne encore traumatisée par le référendum. De plus, d’autres menaces ne sont pas encore traitées comme l’ELN, autre groupe d’inspiration marxiste, et la BACRIM (organisation paramilitaire qui s’est substituée aux AUC dans les années 2000).

Venezuela : une sortie de crise est-elle possible ?

Le Venezuela s’enfonce mois après mois dans la crise et le président Maduro ne semble pas trouver la solution. Crise économique à laquelle s’est ajoutée une crise sociale puis politique. Les limites du système économique et social mis en place par Hugo Chavez entre 1999 et 2013 sont frappantes du fait de la chute des prix du pétrole. L’inflation a atteint le record de 720 % en 2016, d’après le FMI, et les pénuries de biens de première nécessité sont quotidiennes.

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Depuis 2014 Nicolas Maduro semble refuser de réformer le modèle économique de son prédécesseur, par idéologie. Mais la situation n’est plus du tout la même. Si comme Hugo Chavez il contrôle la société pétrolière nationale PDVSA et ses milliards de dollars de recettes, la chute des prix du brut ne lui permet plus de mettre cet argent à disposition des ambitieux programmes publics de redistribution, qui sont eux en bolivars. Le « taux de change contrôlé » faisait le lien entre les pétrodollars et les politiques publiques redistributives.

Chavez avait l’autorité pour dans le même temps faire trois choses : dévaluer le bolivar face à la fuite de capitaux, diminuer les importations à la suite de la baisse du prix du pétrole en 2009 et multiplier les dépenses publiques afin de préparer la présidentielle de 2012. Son successeur n’a pas su prendre les bonnes décisions et a concédé une part importante de son pouvoir à l’armée, ce que nous allons voir plus loin. A cela s’est ajouté le contrôle administratif des prix, dans le but de lutter contre l’inflation, mais dont les effets ont été catastrophiques puisque des producteurs se sont retrouvés à vendre à perte puis à stopper leur production, provoquant les premières pénuries. Face au mur et craignant une désaffection populaire en cas de réformes structurelles « orthodoxes », le président s’est contenté de mesures de court terme qui n’ont fait qu’aggraver la crise économique et éloigner les classes populaires, soutiens de base du « socialisme du XXIe siècle ».

Le président Maduro va devoir affronter les élections régionales en cette fin d’année Acceptera-t-il le partage du pouvoir avec l’opposition jusqu’à la fin de son mandat en 2019 ? Au jour d’aujourd’hui cela parait peu probable. Mais son problème principal est qu’une grande partie des classes populaires se tournent vers l’opposition. Le dialogue avec les partis d’opposition n’a pas permis de grandes avancées malgré l’implication du Pape François et de l’ancien chef du gouvernement espagnol, José Luis Zapatero. Une opposition qui avait obtenu, en 2014, deux tiers des sièges lors des élections législatives et n’ont cessé de réclamer, en vain, un référendum révocatoire contre le chef de l’Etat en 2016 (comme le permettait la constitution).

Mais Maduro tient-il encore les rênes du pouvoir ? Il est permis d’en douter. En juillet 2016, après avoir lancé la « grande mission de ravitaillement souverain », il a donné au ministre de la Défense et fidèle parmi les fidèles d’Hugo Chavez, le général Vladimir Padrino López, un pouvoir immense. Tous les ministères et les institutions étatiques sont « sous ses ordres et sa subordination absolue » alors que l’armée occupe déjà un nombre important de ministères et de postes de gouverneurs. L’état de siège économique permet à l’exécutif de gouverner par décrets. L’Assemblée, contrôlée par l’opposition, a été marginalisée par la Cour Constitutionnelle, donnant une apparence légale à ce qui est en réalité un coup de force institutionnelle de la majorité au pouvoir. En espagnol, un autogolpe. L’Assemblée n’a même pas pu examiner, amender et voter le budget de l’Etat…

Sur le plan international, le Venezuela s’isole. Il a été suspendu de la présidence tournante du MERCOSUR, en décembre dernier, sous la pression de l’Argentine et du Brésil. La situation géopolitique de la région a changé. Ces deux pays, leaders du MERCOSUR, sont désormais dirigés par des présidents de droite, Macri et Temer. Plus largement, même des dirigeants de gauche n’osent plus soutenir ouvertement le régime. Ils lui demandent des concessions.

Le risque de voir le pays basculer dans un régime dictatorial n’est pas à exclure. Le socialiste chilien Sergio Bitar (ancien ministre d’Allende, Lagos et Bachelet) y a vécu durant son exil (pendant la dictature de Pinochet) et s’y rend régulièrement. Il dit que « la crise du Venezuela montre le risque d’un retour des dictatures militaires en Amérique latine ». Il propose de faire participer à la médiation Cuba, l’allié idéologique, et la Chine, l’allié financier. Au XXIe siècle, en Amérique latine, cela serait un moment historique mais à contrecourant. Alors que depuis trente ans la région voit des régimes démocratiques fleurir (l’exception étant Cuba), un raidissement du régime de Maduro serait exceptionnel dans un pays qui a longtemps été une exception démocratique dans cette partie du Monde. L’année 2017 est un test. Avec le scrutin présidentiel de 2019 en ligne de mire.

 

 

Deux premiers mois difficiles : les protestations internes contre Trump, une menace pour son mandat ?

Le 20 janvier, Donald Trump a débuté son mandat à la Maison Blanche après une victoire surprise face à Hillary Clinton. Les difficultés s’enchainent sur le front intérieur depuis bientôt deux mois et ce sur des dossiers différents. L’homme d’affaires, qui a mené une campagne populiste, ne semblait pas se rendre compte de la difficulté et de la complexité de la charge de président de la première puissance mondiale. Si le Congrès républicain ne s’est pas encore opposé à ses velléités protectionnistes sur le plan commercial, des mouvements d’opposition venant de la société civile se sont déjà fait ressentir, dans des parties très différentes de la société américaine.

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Dans le monde universitaire, Paige West et JC Sayler, professeurs de la prestigieuse Columbia à New-York, ont annoncé le projet d’un site internet dédié à un cours du philosophe Michel Foucault, datant de mars 1976, évoquant le racisme et le nazisme. Ils invitent leurs collègues et étudiants à partager leurs propres idées sur les réseaux sociaux avec l’hashtag « #Readin ». Plusieurs revues universitaires appuient la démarche car elle permet d’analyser comment le pouvoir peut utiliser le racisme afin de diviser la population, ce qui fut l’un des thèmes de campagne de Donald Trump à l’égard des Mexicains. A cela s’est ajoutée la démarche de vingt universités qui le 18 janvier ont lancé la commémoration d’une journée d’opposition au nouveau président appelée « Teach ! Resist » et le fait que dans quatre-vingt dix villes, le monde artistique ait procédé à une manifestation sous le nom de « Writers Resist ».

Al Sharpton, défenseur des droits civiques, a organisé à Washington DC un évènement avec deux mille personnes regroupant des groupes de défense des Noirs, « La Raza » qui défend les Latinos et « Human Rights Campain » qui défend les minorités sexuelles. Le cortège s’est arrêté près du monument érigé en mémoire de Martin Luther King. Al Sharpton avait même appelé à une autre manifestation le 20 janvier afin d’empêcher le début de mandat de Donald Trump.

Les autorités ont permis à vingt-sept groupes de protester le 20 janvier ce qui représente quatre fois le nombre autorisé habituellement. Plus de 16 000 policiers ont été mobilisés ce jour-là.

Son décret migratoire n’a pas eu un écho que dans les sept pays musulmans visés mais aux Etats-Unis même. Des manifestations ont eu lieu jusqu’à ce que le pouvoir judiciaire intervienne afin de bloquer son application. La seconde mouture proposée il y a quelques jours est certes plus précise puisque les titulaires de visas et de cartes vertes ne sont pas concernés. Mais ces décrets renvoient à la nature même de l’histoire américaine, terre d’accueil. L’ancien président George W. Bush a rappelé qu’après le 11 septembre 2001 il n’avait pas pris une telle décision… De plus, ce qui choque de nombreux Américains est que l’Arabie Saoudite n’en fasse pas partie alors que l’immense majorité des terroristes de l’évènement précité en était originaire.

A cela s’ajoute ses attaques xénophobes répétées à l’encontre des Mexicains. Lorsque l’on connait leur nombre (12 millions de personnes) cela ne peut que diviser la société américaine. Nombre d’entre eux sont nés aux Etats-Unis et sont des citoyens. En fustigeant les effets du libre-échange, et en particulier de l’ALENA (entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique), sur l’industrie et le commerce extérieur, il prend le risque (voulu ?) de l’amalgame entre Mexicains et menace économique et sociale. Il prend aussi le risque de confondre légaux, illégaux et binationaux. Cette rhétorique xénophobe ne peut que diviser le pays en deux camps irréconciliables. Et ce, alors que son ambition protectionniste ne pourrait réussir que en créant une « union nationale complète » face à la réelle menace économique et commerciale pour Washington qui est la Chine. Mais la peur du voisin, la peur du non WASP est beaucoup plus facile et commode pour toucher un électorat blanc ouvrier et appartenant à la classe moyenne touché de plein fouet par le libre-échange généralisé depuis vingt-cinq ans, à l’initiative des Etats-Unis (républicains et démocrates confondus).

L’historien Robert Paxton a fustigé le début de mandat du président dans une tribune. Et plus particulièrement son entourage immédiat composé de Stephen Bannon et Stephen Miller. Il les dépeint, et c’est une réalité, comme des complotistes proches de l’extrême droite. Mais Paxton se refuse à qualifier Donald Trump de fasciste. Il considère qu’il est la figure de proue d’une ploutocratie en marche avec des penchants autoritaires. Il le sait opportuniste et le voit donc facilement céder à son entourage en ce qui concerne une vision fermée et réactionnaire de la société sur le plan du rapport aux minorités (latinos, musulmans, homosexuels).

Donald Trump a débuté son mandat de quatre ans dans un pays et une société divisée par ses propos. Son manque d’expérience politique pourrait être une difficulté énorme. A laquelle s’ajoute son inexpérience diplomatique. Mais ça c’est une autre histoire…

 

Référendum à haut risque pour le président Santos : que se cache-t-il derrière l’accord de paix historique en Colombie ?

Le 2 octobre les Colombiens devront ratifier par voie référendaire l’accord de paix signé par le président Santos et les FARC. Le pays semble divisé et l’ancien président Alvaro Uribe (dont Santos a été le ministre de la Défense) mène les partisans du « non ». De nombreuses questions se posent. Les quatre principales sont le désarmement des FARC et leur intégration ou non au jeu politique, la question judiciaire, le trafic de drogue et la réforme agraire.

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La première concerne donc le dépôt des armes par les FARC après cinq décennies de conflit armé et les modalités de leur participation aux élections. Afin de garantir la fin des hostilités de manière définitive, l’abandon d’armes et le retour des FARC à la vie civile, vingt trois zones transitoires (ZVTN) et huit campements seront créés. À l’intérieur de ces zones l’État réalisera des formations pour la réintégration des rebelles à la vie civile.

De plus, ils pourront créer un parti politique, obtenir un abaissement du seuil de voix permettant d’être représentés, être assurés des mêmes garanties que les autres partis et finalement, avoir un accès équitable aux médias. Ensuite, le gouvernement s’engage à réaliser des réformes constitutionnelles permettant au nouveau parti politique de présenter des candidats au Congrès (Sénat et Chambre des Représentants). Afin de faciliter leur incorporation, un fonds économique (ECOMÚN) sera créé, puis postérieurement à la validation de l’accord sera créée une Commission Nationale qui garantira le démantèlement de toutes les organisations criminelles, ainsi qu’une unité spéciale pour les mesures décrétées par la commission mentionnée. La controverse réside dans le fait que ceux qui pendant plus de cinquante ans ont utilisé la violence et le trafic de drogue, soient ceux qui « définissent » la politique pénale colombienne.

À cela, ajoutons que les FARC se verront allouer 15 % du budget prévu annuellement par l’État à l’ensemble des partis politiques. Ce qui gêne les opposants au texte c’est que les FARC recevront plus de subventions publiques que le Pôle Démocratique, la MIRE et l’Alliance Verte réunis, sans avoir obtenu la moindre voix.

Enfin, une mission électorale entrera en fonction immédiatement après la signature de l’accord final et dans un délai de six mois présentera ses recommandations. Sur la base de celles-ci, les ajustements normatifs et institutionnels nécessaires seront décidés. Dans les zones spécialement affectées par le conflit, le gouvernement s’engage à créer seize « circonscriptions transitoires spéciales de paix » et d’y faire élire un Représentant pour la Chambre dans chacune d’elles, et ce pour deux mandats soit huit années. Ces circonscriptions disposeront de règles spéciales pour l’inscription et l’élection de candidats, de plus elles auront un financement spécial. Alors que la chambre basse compte cent soixante cinq membres, ces « élus spéciaux » en représenteront quasiment 10%, ce qui peut laisser dubitatif sur le nombre de sièges réservés.

La question judiciaire est tout aussi épineuse. L’accord prévoit la création d’un Système Intégral chargé de la réparation aux  victimes et la création d’une Juridiction Spéciale pour la Paix chargée de la procédure de jugement des crimes. Auxquels s’ajoutent la création d’une unité pour la recherche de personnes disparues (UBPD) du fait d’actions d’agents de l’État, de membres des FARC ou de n’importe quelle autre organisation, et la mise en place d’une unité spéciale, avec un caractère exceptionnel, transitoire et une forte participation des victimes. L’UBPD dirigera et coordonnera les recherches afin de localiser les personnes portées disparues ainsi que, pour les personnes décédées, l’identification et la remise des corps ou restes aux familles.

Le Tribunal pour la Paix sera composé de vingt quatre magistrats (quatre pourront être étrangers). Ceux qui décident de ne pas reconnaître leurs crimes malgré les preuves seront soumis à une peine privative de liberté de quinze à vingt ans. De plus, ceux qui reconnaitront tardivement la vérité auront jusqu’à huit ans de peine privative de liberté.  Les délits qui pourront être amnistiés seront ceux relatifs aux délits politiques. Le gouvernement devra faire voter une loi d’amnistie qui établit une liste précise de délits sujets d’amnistie et de grâce.

Les drogues ont alimenté et financé le conflit armé. C’est la raison pour laquelle le plan de paix s’occupe des causes et des conséquences du trafic de drogues et vise à améliorer la qualité de vie des communautés affectées par le phénomène, de la reconnaissance de la consommation comme un problème de santé publique et de l’intensification de la lutte avec les organisations criminelles liées au trafic. Les parties reconnaissent que les cultures sont génératrices de violence, et elles ont convenu de la création du Programme National Intégral de Substitution de Cultures d’Usage Illicite (PNIS). Le gouvernement s’engage à mettre en application un plan d’action immédiat consistant à accentuer le développement par l’État des communautés impliquées dans le phénomène de la production de drogues, afin de garantir leur sécurité alimentaire si elles acceptent l’Accord de substitution. Le programme prévoit que la consommation sera traitée comme un problème de santé publique. La participation communautaire est requise. Un système de suivi et d’évaluation sera mis en oeuvre. À cela s’ajoute la lutte contre le crime organisé afin de générer les conditions de sécurité nécessaires pour la construction de la paix. Il y aura un renforcement des capacités d’investigation contre eux. La politique de substitution de cultures conditionnées est fixée à deux ans dans ces communautés paysannes. Deux ans durant lesquels le trafic de stupéfiants ne sera pas poursuivi pénalement, ce qui incarne un énorme enjeu car selon le camp du « No » il s’agit d’une « légalisation temporaire » dans la pratique. De plus, on ne sait pas bien combien peut coûter la substitution de cultures et l’accord ne l’évoque pas.

La réforme rurale, pour finir, a été l’un des éléments les plus compliqués à négocier. De ce fait, la Réforme Rurale Intégrale (RRI) est définie comme la compilation d’une série de réformes universelles à l’ensemble du territoire colombien pour tenter d’en finir avec les causes historiques du conflit. Il y est mentionné la volonté de construire des politiques qui permettent l’intégration entre les régions, réduire les disparités entre monde urbain et monde rural. L’accord se développe autour de trois sujets fondamentaux : l’accès et l’usage de la terre, l’investissement dans les infrastructures, la santé et l’éducation, et les mécanismes d’appui à la production agricole. La Réforme Rurale Intégrale, déclinée en Plans Nationaux, se fixe comme objectif ambitieux l’éradication de la pauvreté extrême et la réduction de la pauvreté rurale de 50 % en dix ans. De plus, afin de conseiller et d’accompagner le gouvernement dans l’exécution du programme de réconciliation et la construction de la paix, un Conseil National sera créé pour la Réconciliation et la Cohabitation, et sera intégré par des représentants du Gouvernement, des partis politiques, les corporations, des paysans et l’Église, entre autres ; ainsi que des Conseils pour la Réconciliation à un niveau territorial. Une formation sera également réalisée aux fonctionnaires et aux élus  pour « la propagation d’une culture de paix ».

Chronique également disponible sur le site de l’Institut de l’Étude des Crises : http://institut-crises.org/referendum-a-haut-risque-pour-le-president-santos-que-se-cache-t-il-derriere-laccord-de-paix-historique-en-colombie

Les élections présidentielles américaines vues du Mexique.

La visite au Mexique de Donald Trump, à l’invitation du président, au mois de septembre a fait grand bruit dans ce pays. D’ailleurs, il joue un rôle central dans la course à la Maison Blanche. Et ce pour plusieurs raisons que nous allons décrire.
Ici, Hillary Clinton est perçue comme une candidate expérimentée mais froide. Elle est la favorite depuis le début de la campagne. Sur certaines questions de politique étrangère elle semble plus proche de la vision des Républicains, sans oublier qu’elle a été favorable à l’invasion de l’Irak en 2003 lorsqu’elle était sénatrice. Elle peut elle aussi être un danger pour le Mexique pour trois raisons : la sécurité, la question migratoire et le commerce.

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Sur le plan sécuritaire, Hillary Clinton apparaît comme un danger pour la politique actuelle de Peña Nieto car de nombreuses questions d’impunité sur le plan judiciaire se posent. De plus, en invitant Donald Trump, il s’expose aux pressions du Département d’Etat sur la question des violations flagrantes des droits de l’Homme. La violence dans différentes régions du pays (Ayotzinapa, Tlatlaya, Tanhuato, Nochixtlan) ont marqué le mandat de Peña Nieto. Pour la candidate Démocrate, la priorité absolue pour tout dirigeant (le président, le gouverneur ou le maire) doit être d’assurer la sécurité de sa population.
Le président Felipe Calderon (2006-2012) a fait face aux débuts de la violence extrême des trafiquants de drogue et a tenté de les affronter d’une manière ultra répressive, en luttant militairement contre eux, à travers notamment l’aide financière de Washington avec l’Initiative Merida. Lorsqu’elle dirigeait le Département d’Etat, Hillary Clinton a applaudi la stratégie de l’ancien président et lui a fourni toute l’aide possible pour atteindre le succès. Alors qu’avec Peña Nieto les choses sont différentes car il a été impliqué, indirectement, dans des scandales de tortures et de corruption. Tant l’ambassadeur des Etats-Unis au Mexique, Roberta Jacobson, que l’ambassadeur à l’ONU, Samantha Power, deux très proches personnalités de madame Clinton, ont indiqué de sérieuses préoccupations au sujet des violations des droits humains dans cette administration. La question de la corruption est devenue au cours des dernières années une question de « sécurité nationale » qui menace les finances publiques, le prestige et l’intégrité de certaines institutions contre la criminalité organisée du pays. En cas de victoire d’Hillary Clinton, Peña Nieto devra faire face, pendant les deux dernières années de son mandat à la pression de Washington pour corriger les problèmes de corruption au sein de son administration, ainsi qu’extrader le légendaire narcotrafiquant « El Chapo » Guzman. Paradoxalement, l’humiliation initiale liée à la volonté de Washington de le voir extrader a laissé place à une résignation de l’opinion publique mexicaine qui n’a plus confiance en son institution judiciaire et qui a fini par s’y résoudre en se disant que les Etats-Unis le jugeraient plus sévèrement.

Pour les deux candidats, la question de l’immigration est aussi un problème de sécurité, et de plus, Trump n’a pas inventé la proposition de mettre une barrière physique entre le Mexique et les États-Unis. L’idée remonte même à l’administration de Bill Clinton, qui avait durci les politiques de contrôle des frontières et de l’immigration de Bill Clinton et la construction de grands murs frontaliers en Basse-Californie et Ciudad Juarez. Son successeur, George W. Bush, avait une meilleure relation avec le Mexique et les Latinos aux États-Unis (il a été gouverneur du Texas), même si en 2006, le Sénat a proposé une initiative qui visait à poursuivre la construction d’un mur et renforcer les contrôles à la frontière et Hillary Clinton a voté en faveur de cette initiative. Aujourd’hui, en plus d’arrêter et de d’expulser les immigrants sans papiers qui commettent des crimes, elle est en faveur d’une réforme globale de l’immigration afin de ne pas séparer les familles et donc mettre en œuvre une réforme « humaine, ciblée et efficace ». Au Mexique, son évolution est taxée d’opportunisme politique afin de se différencier de son concurrent et d’obtenir un vote massif des membres de la communauté latino qui compte plus de 50 millions de personnes (toutes nationalités confondues).

Au niveau de la politique commerciale, les Mexicains craignent fortement une victoire de Donald Trump du fait de son souhait de modifier l’Accord de libre-échange entre les deux pays, plus le Canada (ALENA). Hillary Clinton n’est finalement pas si éloignée de son opposant sur ce point car elle déclarait en 2007 : « Pendant de nombreuses années, j’ai dit que l’ALENA et la façon dont elle est mise en œuvre a blessé beaucoup de travailleurs américains. Il est clair que nous avons besoin d’une réforme globale de la façon dont nous négocions nos traités ». Les conséquences d’une révision du traité seraient néfastes pour l’économie mexicaine car environ 80% des exportations mexicaines se font vers les États-Unis, et un peu plus de 83% sont des produits manufacturés. De plus, en vingt ans les exportations mexicaines vers son puissant voisin ont été multipliées par cinq.
Précisons que l’ALENA a été négociée par l’administration de George H. Bush et signée par Bill Clinton en 1994, ce qui démontre le consensus interne dans lequel cela a été réalisé. Mais la donne politique a changé et les électeurs de Bernie Sanders, tout comme ceux de Donald Trump, considère la globalisation non plus comme une chance mais comme une menace à leur style de vie et leur confort. Si la favorite l’emporte elle devra en tenir compte et cela les Mexicains en ont parfaitement conscience comme pour la question migratoire.

Pour conclure, si Trump est détesté pour ses propos orduriers vis-à-vis de son voisin du sud, Hillary Clinton ne génère aucun enthousiasme même si elle lui est préférée. Les Mexicains savent qu’une nouvelle page difficile s’ouvre avec le départ de Barack Obama.

Chronique également disponible sur le site de l’Institut Marocain des Relations Internationales : http://www.imri.ma/chronique_suite.php?id=425

Du putsch au plébiscite, la « divine surprise » pour le président Erdogan.

La nuit du 15 au 16 juillet 2016, les Turcs ont cru revivre un moment tragique de leur Histoire avec la tentative de coup d’État militaire, comme en 1960, 1971, 1980 et 1997.
Alors que le pouvoir du président Erdogan semblait vaciller, ce dernier a su, via un appel sur Facetime diffusé à la télévision, reprendre la main depuis la station balnéaire de Bodrum. Il a appelé le peuple à descendre dans la rue défendre la démocratie et il a été entendu. En quelques heures le vent a tourné.

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* Les motivations des putschistes

Contrairement à ce que beaucoup d’analystes affirment en Europe, le débat n’est pas entre partisans de la laïcité et défenseurs de l’Islam politique, mais plutôt entre ceux qui souhaitent que l’armée maintienne son rôle politique et ceux qui souhaitent sa neutralité. L’AKP a au fil des années rogner sur de nombreux avantages économiques de l’armée et a voulu confiner les soldats dans les casernes ou les placer sur les champs de bataille. Jusqu’en 2010, l’état major n’hésitait pas à donner son avis sur l’actualité politique. Erdogan, chef du gouvernement puis président, a petit à petit modifier le rapport de force en faveur du pouvoir civil. Le procès Ergenekon lui avait déjà permis d’effectuer un « grand ménage » au sein de la hiérarchie militaire et d’y placer ses hommes.

Le président Erdogan accuse le prédicateur exilé aux États Unis Gulen d’être derrière cette tentative. Les éléments de la confrérie sont très présents dans la magistrature et la police mais pas dans l’armée. Y a t il eu une alliance de circonstance entre des éléments de l’armée et Fethullah Gulen ? Nul ne peut l’affirmer aujourd’hui.

* Les conséquences à court et moyen terme

Ses détracteurs l’accusent d’avoir augmenter son influence à de nombreux niveaux et de vouloir concentrer tous les pouvoirs. Il ne lui reste plus que la réforme constitutionnelle qu’il souhaite depuis longtemps afin de mettre en place un système présidentiel. Cette tentative de putsch pourrait bien lui être bénéfique finalement et lui permettre son adoption.

De plus, la purge en cours dans l’ensemble de la bureaucratie (armée et magistrature) pourrait lui permettre de consolider son maillage du territoire avec des hommes de confiance. Un éventuel rétablissement de la peine de mort, évoqué, installerait un climat de peur.

La Turquie connaît un contexte difficile du fait de sa position géographique qui la place en première ligne face à l’interminable conflit syrien et au chaos irakien. Les dissensions entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire sont connues face à la gestion de ces crises. L’armée reste l’héritière de la tradition kemaliste de neutralité dans les conflits et problèmes régionaux ; alors que le président Erdogan a tourné le dos ces dernières années à la doctrine Davutoglu de « zéro problème avec ses voisins » devant s’adapter à une nouvelle donne régionale avec les printemps arabes et leurs conséquences chaotiques.

* Quelles conclusions pouvons-nous en tirer quelques jours après ?

Premièrement, la maturité de la société turque qui n’a pas hésité à braver le danger et s’opposer à des hommes en armes et à des tanks afin de défendre les résultats issus du suffrage universel.
Deuxièmement, la maturité des partis politiques d’opposition (kemalistes du CHP, nationalistes du MHP et pro-kurdes du HDP) qui ont tous condamné rapidement le coup d’État.
Troisièmement, la popularité intacte d’Erdogan, premier président élu au suffrage universel direct en août 2014, qui a su mobiliser ses partisans dans tout le pays en quelques heures. Sa gestion de la crise fut impressionnante car il a prouvé son lien direct avec le peuple et la spontanéité de la réaction de ce dernier l’a confirmé.

Recep Tayyip Erdogan a su retourner la situation très rapidement et a de ce fait démontré sa capacité à gérer une crise extrême. Le point culminant de la crise avec l’annonce de la prise de pouvoir par une partie de l’armée n’a duré que quelques heures. Le lien direct entre le président et le peuple peut être vu comme bonapartiste et laisse présager le passage d’une démocratie parlementaire imparfaite, sous la tutelle de l’armée, à un régime présidentiel de type plébiscitaire. Cette transformation profonde, à venir,  des institutions turques s’explique à la fois par des considérations internes (reprise du conflit avec le PKK et revanche de l’Anatolie conservatrice sur la côte égéenne laïque) et externes (chaos régional).

Venezuela : un pays au bord de la crise de nerfs.

Le Venezuela bascule de plus en plus dans la crise politique avec la possibilité désormais de la tenue d’un référendum révocatoire à l’encontre du président Nicolas Maduro. Les opposants, majoritaires à l’assemblée et menés par Henrique Capriles, sont parvenus à rassembler les signatures nécessaires à sa convocation.

Venezuela Election
Nicolas Maduro, président du Venezuela, avril 2013 (AP Photo/Ariana Cubillos)
  • Nicolas Maduro, une menace pour la stabilité de l’institution étatique.

Désormais se pose la question de sa date qui sera déterminante pour la suite. S’il a lieu avant janvier 2017 et que Maduro le perd, de nouvelles élections auront lieu ; alors que s’il a lieu après cette date son vice – président lui succédera.

Mais le chaos est proche puisque Nicolas Maduro menace désormais de demander la dissolution de l’assemblée à la justice constitutionnelle. Une telle décision amènerait des conséquences impossibles à prévoir en ce qui concerne les réactions tant sur le plan international qu’au niveau interne.

Le chef de l’Etat semble être prêt à tout afin de se maintenir au pouvoir. Il sait qu’il n’a plus que deux institutions qui le soutiennent : l’armée et la justice.

  • Une crise économique importante.

La crise politique s’ajoute donc à la crise économique. Elle en est même la conséquence. Le régime chaviste ne fonctionnait que grâce à la distribution de la rente pétrolière à ses « clients ». La chute du prix du baril de 120 à 50 dollars (et même 30 dollars début 2016) a été la preuve de la fragilité de ce système économique. L’absence de diversification de la structure économique et la dilapidation des ressources financières générées, sans vision de long terme se paient aujourd’hui. 96% des recettes extérieures proviennent de la vente de pétrole. Les conséquences sociales sont immenses. Les importations ont baissé de 40% en 2015.

Dans une Amérique latine qui a déjà vu la destitution de Dilma Rousseff au Brésil et où les scandales de corruption se multiplient (Argentine, Brésil, Bolivie), le Venezuela est le cas le plus complexe car il mêle crise politique et crise économique d’envergure. Ce pays connaît l’inflation la plus importante au monde, un besoin d’importer des produits de première nécessité qui lui cause un déficit commercial record et des pénuries à tous les niveaux. Avec un mandat se terminant en 2019, Nicolas Maduro a du temps mais aucune marge de manoeuvre que ce soit sur le plan politique ou sur le plan économique. Au niveau diplomatique, le régime chaviste semble isolé et est resté sourd à la médiation internationale. L’avenir de ce pays est plus qu’incertain, il est inquiétant.

Nouveaux défis et nouvelle stratégie pour le royaume saoudien.

Riyad qui est au cœur d’évolutions diplomatiques régionaux importants ces derniers mois, alliance avec Ankara et tensions continues avec Washington notamment du fait de son rapprochement avec Téhéran, semble vouloir réformer en profondeur sa structure économique.

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Une volonté de restructurer l’économie

Le « royaume endormi » qui est le premier producteur mondial de pétrole vient d’annoncer la création d’un second fonds souverain d’une valeur de 2 000 milliards de dollars et l’introduction en bourse plus l’ouverture au capital étranger de la Saudi Aramco. L’objectif de son initiateur, le prince Mohamed bin Salmane, est de diversifier les sources de financement de l’économie saoudienne. Sa « Saudi Vision 2030 » est ambitieuse. Le prince, numéro 2 dans l’ordre de succession, a le soutien de son père le roi Salmane. Les deux sont parfaitement conscients que les équilibres régionaux sont en pleine mutation et qu’en parallèle une nouvelle géopolitique de l’énergie semble se mettre en oeuvre.

Évolution diplomatique contrainte

Le royaume wahabbite a pris acte de l’évolution de la diplomatie américaine sous Obama et de son rapprochement avec l’Iran. Elle ne les cautionne pas mais doit s’y résoudre. De ce fait, elle cherche à créer un bloc sunnite autour d’elle avec au delà des monarchies du Golfe et de l’Égypte, la Turquie. La Syrie et le Yémen sont devenus les théâtres d’opération d’une guerre indirecte entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. Le premier ne peut se résoudre au retour du second au sein de la « communauté internationale ». Le leadership régional est en jeu avec l’exacerbation des différences religieuses internes à l’Islam. L’absence de l’Iran à la réunion de Doha sur l’énergie fin avril, qui n’a pas permis de débloquer la situation est un signe flagrant. L’ Arabie Saoudite a fait le choix depuis 2014 de limiter volontairement sa production d’or noir afin de contrer le retour du pétrole iranien sur le marché et de limiter l’expansion du pétrole non conventionnel américain. Finalement, les pays les plus touchés par cette stratégie furent des membres de l’OPEP comme l’Algérie et le Venezuela car le pétrole représente 90% de leurs exportations et plus de 60% de leurs recettes budgétaires.

Aux yeux de Washington les Saoudiens ne sont plus les alliés avec lesquels ils ont une relation « spéciale » pour deux raisons principales. La raison économique est la capacité américaine à produire un pétrole de schiste à un prix compétitif ce qui rend le pétrole conventionnel non pas obsolète mais moins important sur le plan géopolitique. La raison politique est la stratégie saoudienne « d’hystériser » sa relation à l’Iran et les liens de certaines personnalités du pays avec des groupes terroristes que cela soit Al Qaida ou Daesh.

Le prince Mohamed bin Salmane, ministre de la Défense et vice prince héritier, est au coeur de cette mutation avec le ministre des Affaires Étrangères, Adel al Joubeir sont au coeur de ce volontarisme qui brise l’historique prudence des dirigeants de ce pays. Cette nouvelle génération veut imprimer sa marque dans un pays qui malgré la production de plus de 10 millions de barils de pétrole/jour a accusé un déficit budgétaire de 89 milliards d’euros en 2015 soit 13% de son PIB.  Leurs paris diplomatiques et économiques sont très ambitieux et les blocages internes de la société pourraient les empêcher de réussir.